Les Fontaines Trinitaines

« Aller chercher de l’eau à la fontaine », voilà une opération renouvelée quotidiennement pour assurer simplement les besoins domestiques. La corvée d’eau n’a plus cours depuis 1950 environ, depuis que « le service d’eau » assure l’alimentation de tous les foyers.   

Les Fontaines sont ainsi devenues les principaux témoins de ce « service » communal. Chaque village en possédait au moins une, à la disposition du public. Elles n’étaient pas le seul moyen de s’approvisionner en eau, puits et citernes privés les complétaient.
Puits et fontaines, deux façons d’atteindre les sources. La fontaine captant généralement la source tout près de la surface du sol, un simple bassin permettait de constituer une petite réserve d’eau renouvelée constamment. Le puits pénétrait beaucoup plus profondément dans le sol pour atteindre la source. Dans les deux cas, une construction plus ou moins travaillée protégeait la source en même temps qu’elle permettait un accès relativement aisé à l’eau.
Ce sont ces édifices que nous découvrons maintenant disséminés dans les campagnes dans un environnement très souvent transformé mais où il est quand même souvent possible de retrouver les principaux éléments qui le constituaient.  

Les fontaines trinitaines
 
Contrairement aux puits souvent privés, les fontaines (ar fetan) faisaient la plupart du temps partie des « communs du village » en même temps que le lavoir (ar douêt) et la mare-abreuvoir (ar poul).
Ces trois composants des « communs » se trouvaient évidemment rassemblés en un même milieu déterminé par la présence d’eau  à fleur de sol et assurer ainsi une alimentation permanente. De toute évidence cette condition n’était satisfaite que dans les bas-fonds, zones humides et autres « thalwegs ».  

L’importance des fontaines dans la vie des gens se traduisait par les soins dont elles étaient l’objet pour leur entretien. Au  moins une fois par an, le nettoyage mobilisait les utilisateurs. A cette attention s’ajoutait une dimension supplémentaire quand la source était mise sous la protection d’un Saint. Ainsi vénérée, sanctifiée et très souvent pourvue de vertus particulières, elles faisaient l’objet d’un culte célébré lors des pardons. Toutes les chapelles ont leur fontaine. La réciproque n’est pas vraie. Le territoire trinitain ne compte aucune chapelle. Toutes les fontaines se ressemblent dans une touchante simplicité .

Deux exceptions cependant :

  • La fontaine de la place du Voulien : elle a été déplacée à grands frais, à deux reprises car elle était à l’origine sur un terrain privé au milieu de ce qui est devenu la place du marché. Elle n’est plus fonctionnelle et il  n’est pas certain que la croix qui la surmonte n’ait pas été artificiellement rajoutée.
  • Plus intéressante et plus monumentale est celle intégrée au cimetière. Elle est absolument authentique et marque incontestablement une volonté d’y inscrire un témoignage lié à l’eau et à la religion. Malheureusement nous n’avons aucune indication sur ce qu’elle fût ; simplement le fait qu’elle n’ait été intégrée au cimetière que vers 1970, à l’occasion de son agrandissement vers l’ouest. Auparavant elle coulait à flot au milieu d’une prairie humide. Le cimetière l’a asséchée. La vierge est un don récent d’une personne de Kerhino.  

Bien avant d’être supplantées par «  le service d’eau », les fontaines étaient concurrencées par deux systèmes : nous avons déjà parlé des puits. La plupart du temps, ils ont été édifiés sur des propriétés privées et le sont restés. Ils mettaient l’eau plus à proximité de l’utilisateur que la fontaine au moins pour les besoins domestiques quotidiens, mais s’asséchaient souvent en été. Néanmoins, ils étaient beaucoup plus fréquents que les fontaines.

  • Les citernes : réserves d’eau de pluie alimentées par les toits et les gouttières. Si le principe était bien connu depuis longtemps, le système s’est développé énormément après la guerre 14-18 lorsque les couvertures en ardoises ont remplacé les toits de chaume. Le chaume n’était pas adapté à la récupération de l’eau de pluie ; comme le puits, elles mettaient l’eau à proximité de l’utilisation pour les besoins domestiques quotidiens. Elles évitaient  le percement du puits dans les endroits souvent peu propices.
  • La mare abreuvoir : autre élément des communs de village, jouait pour les animaux le rôle de la fontaine pour les humains. Le visiteur occasionnel n’imagine pas aisément ce que peut représenter l’alimentation quotidiennement en eau d’un troupeau de vaches, même modeste.
    Deux conditions à remplir : la permanence de la réserve en eau et son accessibilité aux bêtes. Nous retrouvons les deux qualités essentielles de la fontaine et il n’est donc pas étonnant qu’un même milieu servît les deux causes.
    On peut penser que le choix de l’implantation des villages ait eu pour déterminant principal la présence d’un lieu humide capable de fournir l’eau nécessaire aux gens et aux bêtes. Accessibilité et permanence étant des conditions qui, même en Bretagne où l’eau n’est jamais très loin, ne sont pas toujours réunies, surtout pour les bêtes. Ici, comme en Afrique ou ailleurs, l’accessibilité à cette ressource naturelle indispensable a conditionné, au moins pour une part, la distribution des gens sur le territoire.
  • Objet de légendes : Les fontaines n’étaient pas toutes pourvues de vertus guérisseuses, ni dédiées à des cultes particuliers. Elles se contentaient donc de rendre les services simples mais indispensables que les gens attendaient d’elles.
    Cependant, bien souvent, l’imaginaire populaire leur attribuait des histoires , des contes , des légendes , des faits souvent très banals transformés en récits effrayants. «  Revenants », «  spontails », «  korrigans, » hantaient ces lieux inhospitaliers mais de fréquentation obligée.
  • Le spontail du vieux pont « Spontail ar pont koc’h »
    • « Entre Kervinio et le Quéric le chemin passe près de deux grands trous d’eau.   Il ne faut pas passer par là la nuit car on pourrait rencontrer le spontail de Pont Koc’h . Tu n’as jamais entendu le vieux  Job raconter ce qui  leur était  arrivé un soir qu’il passait par là avec sa charrette et son cheval en revenant de Kervinio ?
    • Non ; c’est quoi le spontail ?
    • C’est quelqu’un ou quelque chose qui peut venir  te faire peur ou même te battre ou t’attaquer ou te réclamer quelque chose. Il vient toujours la nuit et personne  n’arrive  à l’attraper. Un esprit quoi, quelque fois c’est un bruit difficile à situer, difficile à reconnaître, qui te suit et ne veut pas te lâcher..
    • Et qu’est ce qui est arrivé au père… ?
    • Oh ! il ne l’a pas raconté très souvent, car, il parait qu’il ne faut pas trop parler  de ces choses là,  quelque fois quand même, il disait qu’un soir de nuit bien noire, son cheval s’était mis à courir et que la charrette était partie  au fossé et tout ça à cause d’un revenant. Il avait entendu quelqu’un parler à son cheval et  avait même reconnu la voix d’un homme du village voisin décédé depuis peu. Il revenait sur la Terre depuis le Purgatoire réclamer à manger. Il  avait eu faim toute sa vie, traînait de maison en maison ne trouvant que rarement un morceau de pain et du lard. Il racontait toujours qu’un jour il se vengerait en jetant un sort sur le monde. Personne n’y prêtait attention. Maintenant qu’il est mort dans de tristes circonstances ( il s’est noyé dans un trou d’eau) son âme revient voir les vivants pour leur faire peur et leur donner mauvaise conscience .Il ne faut pas passer par là la nuit» ;
    • De tel récit, où la précision des lieux et des personnes se mêle aux sous-entendus, créait une atmosphère de curiosité et de « trouille » contenue mais communicative. Bref, tout le monde y croyait sans trop le montrer. De toute façon les traces demeuraient en mémoire, reprenant le dessus à la faveur de circonstances particulières.
    • C’est cela entre autre que raconte la plus modeste des fontaines.